« Les trésors de Marcel Pagnol » de Fabien Béziat

« Les trésors de Marcel Pagnol »
Réalisation : Fabien Béziat
Replay TV5 Monde
par Céline Recchia

L’aventure tant industrielle qu’artistique de Marcel Pagnol dans le cinéma français
En deux mots : A VOIR !
En plus de mots : En préalable, je voudrais confesser que, bien que très attachée à l’univers de Pagnol, en particulier pour sa trilogie maintes et maintes fois revue à la télévision depuis mon enfance, je me faisais de lui une idée très en deçà de celle que le documentaire nous permet heureusement de découvrir.

Mais avant trop de compliments, quelques égratignures d’Henri Jeanson à propos de son ami Pagnol, dont il dit qu’ « il n’a qu’un défaut » : il aime trop ses amis. « Il ne supporte pas de les voir souffrir. Quand on est malheureux, quand on souffre, il disparaît. (…). Actuellement je suis très heureux, je me porte à merveille. Mais il y a deux ans que je ne l’ai pas vu. Il doit me croire au seuil de l’agonie ». Ambiance…Il rend hommage à sa plume subtile et classique, mais à propos de Marseille, Jeanson écrit : « Tous ses personnages sont de braves types. Ils appartiennent à un Marseille sans gangsters et sans politiciens. ».

On entend bien sûr le point de vue de Jeanson, mais, et revenons-en au documentaire qui constate que pour Pagnol c’est « un Marseille suspendu au bord du temps, comme ses bateaux miniatures qui voguent éternellement enfermés dans des bouteilles. Un Marseille immuable vu à travers les yeux d’un enfant. ».

Et l’on découvre un jeune homme talentueux et très ambitieux. Fondateur avec d’autres camarades de la revue « Les Cahiers du Sud », s’efforçant après la Première Guerre mondiale de développer ses talents d’inventeurs – il déposera « des dizaines de brevets » – il parvient, étant devenu enseignant, à se faire nommer à Paris où il deviendra professeur d’anglais au lycée Condorcet. A Paris, il entrevoie sa route. Son ami d’enfance Paul Nivoix y est critique littéraire, il lui permettra de pénétrer le milieu du théâtre et du music-hall, aide précieuse durant ces années de vache enragée.

J’avais comme beaucoup, une vision tronquée de Pagnol. Si je voyais bien la gravité pour l’époque des sujets abordés dans ses films, j’ignorais le culot dont il a fait preuve, par exemple avec son premier succès au théâtre, écrit avec Paul Nivoix, « Les Marchands de Gloire », « pièce qui éreinte l’hypocrisie des va-t-en guerre et de l’armée », et puis le retentissement de « Topaze », toujours au théâtre, et qui lui apportera la fortune. On apprend que « Topaze » fera l’objet de neuf adaptations au cinéma !

Ce que l’on ne mesure pas toujours non plus c’est l’importance primordiale que Pagnol a eu sur les carrière de Raimu et de Fernandel. Fernandel lui-même nous apprend que Pagnol a su résister à ceux qui lui déconseillaient de le faire tourner, au motif que Fernandel « avili tout ce qu’il touche »…! Ce choix de Fernandel, il a même dû le défendre face à Giono.

Et Pagnol a même résisté à Raimu lorsque celui-ci voulait le décourager absolument d’engager Pierre Fresnay, au motif qu’un Alsacien ne peut pas jouer un Marseillais avec un accent d’importation !

Je profite de cette anecdote pour vous signaler un entretien entre Bernard Blier et Philippe Bouvard, entretien où Bernard Blier cite brièvement cette divergence, mais qui vous fera découvrir la rencontre Blier-Raimu et bien d’autres anecdotes là aussi.Ce documentaire donne à voir l’audace de Pagnol en matière cinématographique.

L’audace tout d’abord de Pagnol lors de l’arrivée du cinéma parlant. Pagnol appui sur le caractère universel qu’avaient les films muets, cependant, prédisant un avenir certain au cinéma parlant, il se met à dos ses amis du théâtre comme ceux du cinéma. René Clair en témoigne : « Nous nous sommes insultés, nous n’avons pas arrêté ! », cela se faisant par voix de presse, car, dit-il encore : « J’ai toujours été incapable de discuter avec Marcel parce que dès que je le vois il me charme, alors j’abandonne toutes mes théories ! » (d’ailleurs Fernandel dit lui même « mais on ne se fâche pas avec Pagnol…avec Pagnol on est toujours ami ou on est toujours fâché ! »).

Preuve de l’avenir assuré du parlant, la construction en banlieue Est de Paris des studios de la Paramount, outils de production industrielle des films parlants. C’est la Paramount qui proposera à Pagnol l’adaptation à l’écran de « Marius ». Pagnol bataillera pour que les comédiens de la pièce soient ceux qui interpréteront le film. La production cède mais impose le réalisateur qui sera Alexandre Korda. Preuve de cette force de frappe industrielle, on rappelle que les trois versions tournées en simultanées par trois équipes : la version française, la version suédoise, et la version allemande, chose classique – courante – à l’époque pour les grands studios.

Mais Alexandre Korda n’ayant en fait jamais tourné de film parlant, il propose à Pagnol de partager le travail, lui s’occupant de la photographie, et Pagnol des acteurs. Ainsi furent faits les premiers pas de Pagnol au cinéma.

Pagnol peaufine sa connaissance du cinéma dans tous ses aspects. Et fort du succès public reçu par « Marius », et pour lequel il avait avantageusement négocié avec la Paramount, il lance sa société « Les films Marcel Pagnol ».

Au fur et à mesure du temps : il crée une revue de cinéma « Les cahiers du Film » pour répondre à ses détracteurs sur sa soit-disant méconnaissance du cinéma, revue traitant également de techniques cinématographiques, fonde ses studios, sans parler de la création d’agences de distribution.

Le documentaire donne à voir une véritable aventure cinématographique, pas toujours heureuse certes, mais il faut reconnaître à Pagnol le flair pour les acteurs donc, un travail titanesque – par exemple lorsque, avec son équipe il entreprend de façonner le mont du terrain situé sur les 90 hectares achetés dans le Vallon de Marcellin pour les tournages d’« Angèle » et de « Regain », par exemple lorsqu’ils construisent « en dur » un village entier, qui plus est, en ruine… Rosselini aurait dit à Pagnol qu’il aurait inventé le néo-réalisme italien avec le film « Joffroy », qui donnera envie à Rosselini de faire du cinéma. Il a quand même quelques alliés dans le métiers, et pas des moindre, et notamment outre Atlantique, quand la profession en France l’étrille avec pugnacité : «une caméra placée dans le trou du souffleur », « du théâtre en conserve », etc…

L’audace, jusqu’au projet fou des 40 hectares du domaine de la Buzine, domaine étroitement lié à son enfance, et racheté pour y installer la Cité du cinéma, pour en « faire un véritable Hollywood en Provence ». Mais la seconde Guerre Mondiale ne permettra pas l’aboutissement du projet. Pagnol peut enclin aux arrangements avec l’occupant détruit son dernier film d’alors « La Prière aux étoiles » lorsque les autorités de l’époque exige de lui que son film entre dans le système cinématographique passé sous le giron allemand. On apprend qu’il vend l’ensemble de ses studios à la Gaumont lorsque ces mêmes autorités lui font comprendre qu’il ne pourra pas continuer de façon indépendante. Et puis, il sera l’un des premier à utiliser le procédé français Rouxcolor, dans un film plus que…surprenant… surtout à la suite de son entrée à l’Académie Française… une adaptation de « La Belle Meunière » avec Tino Rossi… !

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