« Melville, le dernier samouraï » – documentaire

« Melville, le dernier samouraï » – Arte.tv

Disponible sur Arte.Tv jusqu’au 27/05/2020

« TU ES LE SEUL CAS DE RÉUSSITE PAR L’INTRANSIGEANCE QUE JE CONNAISSE » *

 Le documentaire s’ouvre sur Melville faisant l’obscurité dans sa pièce de travail. Le loup solitaire dans sa tanière qui crée en dehors du système, et dont le carnet d’éclaireur portait en tête ces mots écrit de sa main à 11 ans : TOUT DROIT.

Avant Jean-Pierre « Melville », il y a Jean-Pierre Grumbach, qui à la mort de son père est pris d’une véritable ivresse de cinéma, « moins de cinq films par jour et il est en manque ». Il décide alors de devenir cinéaste. Il dresse une liste de 63 cinéastes qui comptent pour lui, tous américains. Et on le sait, des décennies plus tard c’est lui qui comptera pour des générations de cinéastes américains !
La seconde guerre mondiale éclate, Jean-Pierre Grumbach est mobilisé, il combat à Dunkerque et fait partie des 340 000 soldats évacués vers l’Angleterre. Le commentaire indique que « le dépassement de soi, l’amitié, le sens de l’honneur qu’il a vu dans les westerns, il les rencontre sous le feu des balles ». En 1940, il rejoint son frère à Marseille, Jacques Grumbach, proche de Léon Blum et résistant. Jean-Pierre le suit. Durant deux ans il sera agent de liaison, et décide comme son frère de rejoindre le Général de Gaulle à Londres. Son frère n’atteindra jamais l’Angleterre. A Londres naît de Jean-Pierre « Melville ». 

«ON DEVIENT VITE UN COMBATTANT,
MAIS ON NE CESSE PAS FACILEMENT DE L’ETRE
»
 

Après-guerre, Jean-Pierre Melville entreprend d’adapter un des romans phares de la période d’occupation « Le Silence de la Mer » de Vercors. Jean Bruller, résistant alias Vercors refuse la demande, mais Jean-Pierre Melville le tourne quand même ! Les difficultés pleuvent, mais n’est-ce pas lui qui dira « Je crois que le premier film doit être fait avec son sang » ? Il fabrique son film comme il le peut, mais il le fait. Volker Schlöndorff témoigne non pas du souhait de Melville de révolutionner les façons de faire, mais de pallier tout simplement aux contraintes économiques. La Nouvelle Vague se reconnaîtra dans cette méthode. Bien que touché par cette reconnaissance de la jeune garde du cinéma, car Jean-Pierre Melville se démarquant s’était mis à dos une partie de la profession, il s’éloignera aussi de la Nouvelle Vague pour ne pas « faire partie d’une école, d’une secte ou d’une religion ».

Devant l’hostilité de la profession, il décide d’investir dans l’aménagement d’un studio rue Jenner, dans le 13ème arrondissement de Paris. Il vit au-dessus de ce studio, mais ce studio devient en fait sa vie. C’est sa femme Florence qui gérera le lieu, tous deux sacrifient une potentielle vie familiale. Volker Schlöndorff le dit, « aucun d’entre nous n’est allé aussi loin ».
A « Jenner » il plonge dans l’univers américain. La culture et les paysages d’outre atlantique l’attirent. Il tourne « Deux hommes dans Manhattan » et finit le film par trois semaines de tournages aux USA. Melville est victime de son premier infarctus, le mal récurrent des hommes de sa famille. Malheureusement le film est un échec commercial.
Il dit avoir beaucoup réfléchit sur l’échec, et qu’il ne l’accepterait pas à nouveau. Le choix du sujet du prochain film se porte sur « Léon Morin, prêtre », roman de Béatrix Beck. Certes il y a la notoriété du prix Goncourt, une belle affiche : Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva, mais le pari était osé de choisir Jean-Paul Belmondo dans ce rôle, et le choix du réalisateur est concluant.
Melville considérant le genre policier à la hauteur de toute autre littérature, il envisage l’adaptation du « Doulos » de Pierre Lesou, qu’il transcende. La presse qualifie le film de « premier polar métaphysique ». Melville dira de son film qu’il est « une sorte de documentaire  sur le mensonge ».

 On voit dans ce documentaire combien était forte l’influence du cinéma américain. Mais Melville s’éloigne donc des codes du polar. Le film qui le symbolise le mieux : « Le Samouraï ». Melville solitaire comme le Samouraï, Alain Delon le catalyseur de sa création.

 UN INCENDIE A RAISON DU STUDIO DE LA RUE JENNER

C’est le deuxième infarctus de Melville.
Il continuera à tourner malgré tout. S’ensuivra même une frénésie de tournages, quatre films en cinq ans. Pour celui qui aimait avant tout créer en reclus dans l’obscurité les tournages s’avère en fait pénible : « se lever, voir le jour et être toute la journée avec cinquante personnes autour de lui, ce qu’il ne supportait pas » dixit Bernard Stora, cinéaste, ancien assistant de Melville qui poursuit « parler de tensions sur les plateaux de Melville est un euphémisme »…Volker Schlöndorff parle même de sadisme, car dit-il « Il était maître de l’expression mais pas de ses émotions ». Cette tension est cause de fâcheries : Jean-Paul Belmondo part avant le fin du tournage de « L’Aîné des Ferchaux », Simone Signoret ne lui parlera plus pendant cinq ans, Lino Ventura à propos du tournage du « Deuxième souffle » déclare « Un film comme ça ne se fait pas impunément, il faut le payer »…
Durant le tournage de « L’Armée des ombres » Lino Ventura et Jean-Pierre Melville finiront par communiquer par l’intermédiaire d’un assistant…
Même avec Alain Delon les choses finiront par se dégrader. Durant le tournage d’« Un Flic » Melville sait qu’Alain Delon se prépare à tourner avec un autre réalisateur. Là aussi l’amitié se rompt une fois l’œuvre achevée.
 Mais on voit Alain Delon complétement déstabilisé, lorsqu’il reçoit les journalistes chez lui à la suite de l’annonce du décès de Melville. Car le troisième infarctus survenu lui a été fatal. Il l’emporte, comme il a emporté son père et son grand-père, à 55 ans…
 Heureusement qu’il est allé tout droit, au cœur du cinéma.

* Melville cite les propos que lui a tenus un ami sans préciser son nom.

JEAN-FRANCOIS BURGOS NOUS A QUITTE

Jean-François Burgos représentait depuis de longues années la FNCC au sein de Territoires et Cinéma.         La FNCC lui rend hommage sur son site

Depuis son élection à Gennevilliers comme maire-adjoint au développement culturel, il était l’un des animateurs les plus actifs de l’équipe de Villes et Cinémas puis de Territoires et Cinéma dont il était membre du Secrétariat Général. C’est au décès d’Augustin Cornu qu’il est devenu le représentant de la FNCC.
C’est une perte pour la FNCC, mais également pour la Maison de la Solidarité de Gennevilliers que Jean-François présidait. Notre dernier échange avec lui portait d’ailleurs sur l’activité de cette maison en ces temps si particuliers.

Quant à nous, les années avaient créées des liens entre nous qu’il est difficile d’imaginer désormais rompus par sa disparition…
L’équipe de Territoires et Cinéma adresse à ses proches l’expression de ses profonds regrets et l’assurance de son soutien.

Michel Simon – Mardis du cinéma de France Culture

Michel Simon
Les Nuits de France Culture
Mardis du cinéma – 1985
par Céline Recchia

Michel Simon

Excellente émission de 1985, rediffusée ce mardi 1er avril et disponible en podcast 

La difficulté et la beauté de la vie sont exposés tout au long de cette heure et demi. Gloire, oubli, tendresse, cruauté. Tout d’abord le journaliste ayant recueilli la dernière interview de Michel Simon ouvre le bal en nous témoignant du « saccage » de sa maison après sa mort. Ironie du sort, on nomme « Clos Michel Simon » cet endroit où se sont élevées par la suite de luxueuses maisons…Jean-Pierre Mocky relate que trois personnes accompagnaient les funérailles de l’acteur, Marcel Carné, Michel Serrault et lui-même. Il parlera de la « haine du public » ressentie sur le moment, en voyant ainsi partir quasi seul l’un des grands.


Erotomane, amateur d’art, monstre sacré, monstre tout court, attentif, respectueux, telles sont les impressions recueillies.
Son respect de la vie animale, depuis que, jeune fils de charcutier, son père l’envoi travailler aux abattoirs, où il se bat à coups de marteau contre les bouchers !…jusqu’à sa loge de théâtre où il nourrira des blattes !


Michel Simon, un être qui ne cessera d’être révolté.
D’ailleurs Jean Renoir affirme que le rôle de « Boudu, sauvé des eaux » lui correspondait réellement, tant et si bien que le public lui-même était partagé entre séduction et fureur. La révolte encore : on apprend par exemple que, n’ayant pu échapper au service militaire de son pays, la Suisse, ce jeune pacifiste a profité d’une faille du règlement qui ne précisait rien sur la rigueur des coupes de cheveux et de barbe. Il a donc passé tout le service sans que cette pilosité ne soit atteinte ! Le spectacle d’un jeune militaire enfilant son képi sur une chevelure abondante et à la barbe descendante sur son veston d’uniforme était…poilant ! Cheveux et barbe qui bien des années plus tard lui créeront bien des soucis, en fait à la suite d’une teinture très toxique effectuée pour les besoins d’un film qui lui a provoqué de graves problèmes de santé.

Tous et toutes, dont Arletty et Françoise Seigner témoignent de son grand professionnalisme et de sa considération à l’égard de ses collègues comédiens. Mais on situe aussi l’acteur dans les méandres de ses complexes, de façon générale, et vis-à-vis des autres fortes personnalités du cinéma. L’exemple de sa rivalité avec Louis Jouvet dans « Drôle de drame » donne à entendre que le champagne a fortement détendu l’atmosphère… !

Daniel Gélin, son partenaire dans « Un ami viendra ce soir » témoigne de son inexplicable façon de jouer. Autant dit-il, pour Raimu, Gabin, Fresnay, Harry Baur avec qui il avait joué « on pouvait expliquer la façon dont s’était fait » autant avec Michel Simon, et particulièrement dans ce rôle où il jouait un aliéné, mais sans emphase, sans folie sur-jouée, Daniel Gélin s’interrogeait ouvertement sur sa schizophrénie ! Génie et monstruosité.

Michel Simon, soutien à la jeune création. On évoque le soutien sans faille qu’il a donné à Jean Vigo pour qu’il parvienne à tourner « L’Atalante ». Jean-Pierre Mocky témoignera plus loin – car l’émission suit chronologiquement la carrière de l’acteur – du respect de certains jeunes réalisateurs à son égard, sachant ce que l’acteur avait fait pour aider les nouveaux réalisateurs, dont il était curieux. « Aider ceux que la société rejette, permettre que les choses se fassent ».

« Panique » de Julien Duvivier lui amènera le rôle de l’incompris, lynché par la foule parce qu’incompris…L’incompréhension encore lorsque l’acteur voit « Panique » tout comme «Non Coupable» refusés à Cannes parce que ne correspondant pas à l’esprit du Festival, quand ces deux films étaient salués à l’étranger.

Des archives dont certaines rares, de ses prestations au théâtre notamment, des témoignages sincères, un être à part, bref, une émission réussie.

 

Albert Uderzo s’en est allé

Billet rédigé par Michel Senna.

Avec le décès ce mois-ci du dessinateur Albert Uderzo, c’est une page du monde de la bande-dessinée qui se tourne.
Le dessinateur et co-créateur des aventures d’Astérix et Obélix, irréductibles gaulois qui résistaient face à l’oppresseur romain, aura marqué, de son coup de crayon, les grandes années de l’hebdomadaire Pilote et aura formé avec René Goscinny un tandem complémentaire parfait.

Retour sur le parcours d’un artisan de la BD, indissociable de ses deux héros qu’il a dessiné sans interruption ou presque durant plus de 50 ans.

Albert Uderzo fait preuve de grande aptitude au dessin dès son plus jeune âge. Il ne débutera vraiment qu’après la guerre dans un studio d’animation, puis multiplie les piges comme illustrateur de romans ou dans les journaux. Il crée ses premiers personnages dans la revue Ok. Il travaille étroitement avec le scénariste Jean-Michel Charlier sur la série Belloy, et rencontre en 1951 René Goscinny avec lequel il partage le même goût pour un sens du burlesque hérité de leur passion pour Laurel et Hardy et Walt Disney. En 1957, ils créent ensemble le personnage d’Oumpah-Pah, travaillent tous deux au journal de Tintin puis en 1959 co-fondent le journal Pilote.

Commence alors la saga d’un personnage pittoresque évoluant à l’époque romaine : Astérix.

C’est le 29 octobre 1959 que débute « Astérix le gaulois », la première aventure, un rien fantastique d’Astérix et d’Obélix. Les deux auteurs créent un univers cohérent au fur et à mesure des histoires. Le succès immédiat contraint bientôt Uderzo à abandonner toutes ses autres séries et à se consacrer exclusivement à son duo de choc. Goscinny, lui, continuera de travailler pour d’autres dessinateurs dont Gotlib et Morris (Lucky Luke).

Uderzo affine son trait, d’album en album, et crée de nombreux personnages avec des nez généreux, une marque de fabrique du dessinateur. Idéfix, un chien trouvé sur les routes de Gaule les rejoint les deux compères dans la cinquième aventure « Le tour de Gaule ».

Chaque année paraît une nouvelle histoire, d’abord dans Pilote, puis après en album. Le dessin ouvertement caricatural d’Uderzo est aussi l’occasion de faire intervenir des célébrités, citons entre autres : Charles Laugthon dans « La serpe d’or », Les Beatles dans Astérix et les bretons, Lino Ventura dans La Zizanie, Yves Montand dans « Le cadeau de César », Raimu dans « Le tour de Gaule » ou encore Guy Lux dans « Le domaine des dieux ».

Les mots d’esprit de Goscinny, le goût pour les anachronismes et les stéréotypes, sont mis en valeur par le dessin très expressif et minutieux d’Uderzo. D’album en album la qualité ne fait qu’augmenter, atteignant des sommets avec « Astérix et les helvètes » (!), mais surtout « Astérix Legionnaire » et « La zizanie » qui sont deux très grandes réussites du duo. Les gimmicks participent au succès de la série, qu’il s’agisse des pirates de la mer toujours malchanceux, d’Assurancetourix le barde qui essuie quelques plâtres avec ses compositions, des colères de César ou des querelles incessantes et bon enfant des villageois. Astérix et Obélix voient du pays, mais à leur retour, ils aiment toujours autant se réunir autour d’un banquet très festif. Rarement, l’esprit très français « de la bonne chère » aura été si bien croqué !

Plusieurs générations de lecteurs attendront impatiemment chaque nouvelle aventure dont certaines seront à partir de 1967 animées par Uderzo et Goscinny au cinéma, Pierre Tchernia, un fan et un ami du duo de la première heure, collaborera souvent aux scénarios de ces films d’animation.

Après la mort prématurée de Goscinny en 1977, Uderzo continue la série, non sans heurts

avec la maison d’édition Dargaud. Le dessin restera jusqu’au bout de grande qualité mais les histoires seront souvent moins marquantes. Il manquera presque toujours l’esprit d’un Goscinny.

Des années 80 à nos jours, Asterix et Obélix resteront très populaires et seront souvent adaptés au grand écran pour le meilleur et parfois le pire.

Homme d’affaires avéré Uderzo lance en 1981 le Parc Astérix avec le succès qu’on lui connaîtra. Diminué, il passera la main à ses collaborateurs en 2013.

Uderzo fut un dessinateur talentueux qui, à l’image d’un Hergé ou d’un Franquin, fut toujours soucieux du lecteur et ne s’est pas économisé ni sur le plan quantitatif, ni sur le plan créatif. Mais si la série des Astérix ne se poursuivra pas, selon ses dernières volontés, les fans pourront toujours se replonger dans les nombreux albums disponibles et même découvrir de nouveaux détails savoureux, tant dans le dessin que dans le texte, qui n’auraient pas sautés aux yeux lors des précédentes lectures.