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Cœur de verre (Herz aus Glas) de Werner Herzog (1976) – Critique proposée par J-F Burgos

Coeur de verre : la fracture technologique.

En Bavière au XVIIIème siècle, un maître verrier décède, il emporte avec lui le secret de fabrication qui permet la réalisation du verre-rubis, inégalée de part le monde. Toute la société du bourg repose sur cette industrie. Désespérément l’ensemble des ouvriers de la verrerie se mobilise pour retrouver ce savoir faire. Le maître du village, un aristocrate, va avoir recours à l’enquête et à la divination afin de tenter la perpétuation de ce qui fait la richesse des lieux.

Par ce film, de 1976, Werner Herzog nous transporte dans un monde étrange et déliquescent que la peur envahit peu à peu. Pour ce faire, le réalisateur ‘d’Aguirre’, de ‘l’énigme de Kaspar Hauser’, de ‘Nosferatu’, va investir l’image comme forme picturale romantique face à la forme narrative de la société en rupture.

Werner Herzog souligne souvent, qu’en tant que cinéaste, il lui manque la génération des pairs, au sens de la filière cinématographique et des pères au sens civil. Il dénonce, de ce fait, la période nazie ayant en quelque sorte créé une béance dans la filiation cinématographique allemande. Son film, ‘Nosferatu’, nous renvoie vers Murnau et devient l’objet d’une continuité hypothétique. ‘Coeur de verre’, qui précède Nosferatu, ne vient pas combler un manque, mais plutôt le dénoncer. Le réalisateur désire montrer les mécanismes qui sont à l’origine de ce manque. L’effritement inéluctable de la société qu’il expose s’appuie sur la stricte séparation des rôles sociaux, les habitants semblent vivre les uns à côté des autres sans jamais se rencontrer. Les ouvriers veulent retrouver, par l’expérimentation, le savoir faire perdu. L’aristocrate, pétri d’une culture de caste, se croyant dans une tragédie grecque, va faire appel au Thirésias local (Hias). Ce dernier sera l’annonciateur de l’enchaînement des catastrophes pour les uns et les autres, sauf pour lui-même. Le valet de l’aristocrate sera dans l’absolu accomplissement de son emploi, n’exerçant aucune censure morale devant les actions criminelles de son maître. La servante apeurée n’arrivera pas à échapper à son destin de dominée. Seule la taverne semble échapper à la disparition, en tant que le dernier espace d’un exutoire maintenant le peuple dans une habitude artificielle.

La plastique du film se situe après une période baroque, comme expression opulente de la puissance des dominants, des princes souverains et d’une église, directrice quotidienne de l’âme humaine. Werner Herzog nous place immédiatement dans ce moment de basculement esthétique annonciateur du romantisme allemand. Le film débute par une exposition appuyée des paysages bavarois à la façon de Kaspar David Friedrich. Ainsi, peut-on penser que la domination de l’homme sur lui-même étant aboutie, il lui faut, maintenant, poser le regard sur une nature encore sauvage qu’il va falloir dominer, à l’image du ‘Voyageur contemplant une mer de nuages’.

Ce tableau place le ‘regardant’ du tableau dans le rôle impératif de spectateur, il doit rester en dehors de la toile, c’est une volonté manifeste du peintre. Werner Herzog semble adopter ce principe. Il veut nous détacher de toute appropriation de l’énoncé pouvant troubler notre temps et notre lieu pendant la projection du film. Il nous faut rester en regard de l’image projetée.

Il est dit, du film, que Werner Herzog aurait hypnotisé ses acteurs. Il nous impose des paroles et des gestuelles qui semblent nous conduire hors du sens des textes et des actions. Ainsi, un joueur de cartes donne l’impression de se déplacer comme s’il était guidé par les cartes qu’il porte dans les mains. A l’inverse, les scènes de taverne sont à l’image de la peinture allemande profane, elles nous apparaissent plus familières, les références à Günther Matthäus ou Johann Liss sont probablement proches.

Il se dégage, alors, du film une distance induite à l’égard de la recherche de compréhension et, de ce fait, se révèle à nous une étrangeté inhabituelle à l’écran.

L’imbrication, si soigneusement construite par Werner Herzog, pour mêler ses intentions picturales et narratives et pour tenter de nous mettre à distance, montre une volonté voire une obsession à nous alerter sur notre monde contemporain.

Ne peut-on mettre en regard cette évolution industrielle du XVIIIème, en échec, avec le retour d’une ère nucléaire, bien en peine à réaliser de nouveau son évolution, comme une sorte d’incapacité à faire ce que nos pairs ont assuré. Si la faillite de ces redoutables procédés, dits innovants, reste rare, ils sont néanmoins cataclysmiques pour des territoires condamnés, où l’homme n’a plus sa place. Cette évasion est évoquée par Werner Herzog par la parabole du voyage en mer dans le film. L’obsolescence de l’homme se réalise ici par l’obligation de fuir, alors qu’il est sensé produire des contenus qui lui sont destinés. Ainsi, selon Günther Anders, lorsqu’il y a coïncidence entre la vie intérieure avec les contenus produits :

L’homme n’a plus besoin et ne peut plus avoir besoin que de ce qu’on l’oblige à prendre ;

L’homme ne pense plus et ne peut plus penser que ce qui lui est destiné ;

L’homme ne fait plus et ne peut plus faire que ce qu’on l’oblige à faire ;

L’homme ne ressent plus et ne peut plus ressentir que ce qu’on exige qu’il ressente.

Pour Anders, la coïncidence entre la vie intérieure et les contenus produits réalise le système conformiste.

A voir et revoir.

Confinés : On s’fait une toile ?

brefÀ l’heure de ce confinement général obligé, « Bref le meilleur du court métrage » pense aussi aux plus jeunes, particulièrement susceptibles de tourner comme des lionceaux en cage alors qu’un éclatant soleil brille à l’extérieur.
Mais comme le seul mot d’ordre qui vaille est de surtout rester chez soi, ce site propose spécialement, à l’attention des enfants comme des plus grands, de visionner en totale gratuité, pour les 2 ) semaines qui viennent, 6 courts métrages des plus variés.
Avec de l’animation, du burlesque et de la musique, mais aussi des documents pédagogiques à télécharger, comprenant même des pistes d’ateliers pratiques.

 

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Des cinémas indépendants -tel le cinéma Les Carmes d’Orléans- proposent en partenariat avec LA TOILE, de (re)-découvrir sur n’importe quel terminal (ordinateur, tablette, voire même téléphone…🖥📲) une sélection de films liés à la programmation de son cinéma.

Notez bien que LA TOILE est la seule plate-forme qui rémunère les cinémas.

Les cinémas participants
L’ensemble des films proposés
et par exemple : la sélection du cinéma Les Carmes

 

 

Dis c’est quoi… la vie d’un film avant sa projection

A la base, se trouve le producteur, à l’autre bout, la salle de cinéma, et, aujourd’hui en bout de course le maillon fondamental vidéo /DVD très rentable économiquement, puis les télévisions. Le producteur finance le film avec de nombreux coproducteurs (chaînes TV, Sofica*, banques…), souvent pour les premiers films, le CNC accorde une « avance sur recette »(de 15 000 à 300 000 euros) sur lecture du scénario. Le distributeur s’occupe essentiellement de la logistique de la distribution (nombre de copies, ciblage, communication… ).
La salle de cinéma indépendante négocie le film avec le distributeur.
En ce qui concerne la plupart des multiplexes, tout est concentré dans les mains de programmateurs parisiens qui peuvent peser aussi sur la vie et la mort des films en fonction du seul critère de rentabilité.

La Ferme du Buisson, entre patrimoine et innovation

Rouvert en novembre dernier après presque 6 ans de travaux d’extension et de rénovation, le cinéma de La Ferme du Buisson a retrouvé ses deux salles tout en proposant des nouveaux espaces à son public. Le tout imaginé par l’architecte Farid Azib (cabinet Randja) en cohérence avec le cadre historique du lieu, classé aux Monuments historiques.

Noisiel, en Seine-et-Marne. Transformée en centre culturel à partir du début des années 1980, la Ferme du Buisson accueille en son sein trois pôles culturels (avec un abonnement commun et des passerelles entre les différentes programmations) : une scène nationale, un centre d’art et un cinéma qui vient de subir une importante transformation. Ce chantier a permis à l’établissement dirigé par Dominique Toulat d’offrir plus de confort à ses spectateurs dans ses deux salles qui peuvent accueillir respectivement 261 personnes (avec 7 places PMR) et 125 spectateurs (dont 4 places PMR). « En termes de jauge, nous n’avons que quelques fauteuils de moins qu’avant dans la petite salle. Nous avons avant tout reconfiguré les lieux : certains rangs étaient par exemple trop près de l’écran. La capacité d’accueil de la grande salle est plus importante et elle dispose désormais d’un écran de 13 m de base, détaille-t-il. Avant, les multiplexes communiquaient beaucoup sur la notion de confort alors que les salles Art et Essai privilégiaient la programmation. Mais les exigences du public ont évolué, ce besoin de confort existe, quelles que soient les œuvres qu’on vient voir. Le choix du film n’est pas le seul travail du programmateur, il y a également l’accompagnement, les rencontres régulières avec les cinéastes, la façon dont les spectateurs sont accueillis, les expériences qui leur sont proposées ».

 Un lieu pour les « pratiques du cinéma »

Proposant déjà deux salles avant cette rénovation et cette extension – la grande salle a été déplacée dans un nouveau bâtiment, laissant son ancienne place à la petite salle -, le cinéma de la Ferme du Buisson ne compte pas changer son identité. Classé Art et Essai et labellisé « Recherche & découverte », « Jeune public » et « Patrimoine & répertoire », l’établissement va conserver sa programmation « ouverte sur le monde » et les films européens. Le vrai changement est à chercher du côté des espaces proposés au public.

Lire la suite sur le site du CNC

Découvrir la ferme du Buisson

 

 

Dis c’est quoi… un cinéma Art et Essai

Très souvent lorsque l’on va « au cinéma » on indique indifféremment que l’on va voir un film ou que l’on va dans un lieu. Ne pas faire la distinction entre le lieu et le film n’est pas bien grave… sauf lorsqu’il s’agit d’Art et Essai car la différence est énorme.
Un cinéma « Art et essai » est un cinéma qui sur ses écrans propose essentiellement des films ayant reçu le label « art et essai ».
Pour obtenir le label « Art et Essai » -attribué par le CNC- un cinéma doit répondre à de nombreux critères tels que la politique d’animation ; la qualité de l’information auprès des publics ; le travail à l’égard du jeune public ; l’organisation de soirées thématiques et de festivals ; le nombre d’œuvres cinématographiques d’art et d’essai programmées ; la diversité de la programmation…
En France ces cinémas représentent 57,8 % du nombre de cinémas (1 179 cinémas), 42 % des écrans (2 525) et totalisent 32,7 % des entrées. Ce sont souvent des cinémas ayant en moyenne 2 écrans.

Source : géographie du cinéma – CNC – 09/2019

Une exposition à voir à Paris : « Du cinéma au septième art, les films Pathé dans les années 1920 ».

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé* – 73, avenue des Gobelins 75013 Paris – propose jusqu’au 29 février 2020 cette exposition fort intéressante qui pose la question de la perméabilité entre deux démarches, celles d’une production commerciale et celle de la recherche d’une nouvelle grammaire cinématographique. Elle rassemble des documents iconographiques originaux, pour la plupart inédits.

« Au cours des années 1920, le cinéma évolue considérablement. Alors que la production américaine est devenue incontournable après la guerre, portant à l’affiche des stars dans des films policiers, des mélodrames et des séries comique, Pathé crée son propre modèle en produisant des films à épisodes adaptés de la littérature et des feuilletons. L’aventure, l’action, la vengeance et l’honneur animent leurs héros. Ainsi, Les Trois Mousquetaires, Les Misérables et Mandrin permettent de sortir de la crise et de renouer avec un cinéma populaire.

Ces films commerciaux s’inscrivent dans un contexte où le cinéma est pensé comme une forme nouvelle d’écriture. A côté des films à épisodes, tournés sous l’égide des Cinéromans par des metteurs en scènes comme Jean Kemm et Henri Fescourt, certains, Abel Gance et Germaine Dulac notamment, choisissent des scénarios spécialement conçus pour l’écran. Ils appartiennent à une avant-garde pour laquelle l’expression de Septième art est bientôt créée. Recherchant des formes nouvelles de narration, expérimentant les cadrages, créant des rythmes, dépeignant l’émotion des personnages grâce au montage, ils s’appuient notamment sur une technique plus légère. Qu’ils répondent à des objectifs commerciaux ou à des commandes de mécènes, qu’ils s’inscrivent, comme René Clair, dans une démarche de provocation ou qu’ils proposent de « bonnes histoires » au public, ces différentes approches ont en commun d’utiliser une technologie au service d’une écriture réinventée. Le Pathé-Baby et du Pathé-Rural, les formats réduits destinés aux amateurs et à la petite exploitation, prolonge la diffusion de ces films jusqu’à l’aube du parlant. »

* Reconnue d’utilité publique le 9 mai 2006, cette fondation œuvre à la conservation et à la mise à disposition du public du patrimoine historique de Pathé. Regroupant l’ensemble des collections non-film de Pathé depuis sa création en 1896, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé est un centre de recherche destiné aux historiens, aux enseignants et aux étudiants, ainsi qu’à tous ceux qu’intéresse le cinéma. Par son activité, elle œuvre à la promotion de l’histoire du cinéma à travers l’histoire de Pathé. L’exceptionnel fonds d’archives de la Fondation, régulièrement enrichi par de nouvelles acquisitions, regroupe plusieurs collections. Elles comprennent un riche ensemble de matériel iconographique et publicitaire, des documents imprimés, des appareils et des accessoires cinématographiques, des objets, une bibliothèque d’ouvrages et de périodiques, ainsi que les archives administratives et juridique de Pathé depuis sa création. A ce jour, le catalogue Pathé se compose de plus de 10 000 films dont 9 000 films muets.