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La fille inconnue

On ne pourra jamais reprocher aux frères Dardenne de faire des films de carte postale. Et on leur en sait gré. Ceci étant… Revoilà un décor terne, et une héroïne en quête obsessionnelle. Ici, le décor, c’est la ville de Liège (en tout cas ses coins les moins attrayants), et l’héroïne principale est une jeune médecin généraliste qui fait de sa quête une enquête pour ainsi dire policière. Incarnée par Adèle Haenel, elle croise sur sa route certains habitués de la galaxie Dardenne (Olivier Gourmet, Jérémie Rénier) et de beaux personnages plus vrais que nature. L’ensemble est loin d’être déplaisant, mais n’emballe pas pour autant.

Le docteur Jenny Davin, à la conscience professionnelle à toute épreuve, culpabilise de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune femme, qui sera retrouvée morte à proximité le lendemain. Rongée, elle se lance avec obstination à la recherche de l’identité de cette Fille inconnue. Or la culpabilité est un virus contagieux, et le seul antidote consiste à libérer la parole, et donc la vérité.

Adèle Haenel est parfaite, et on la suit, malgré les traits fermés de son personnage, à chaque plan, redoutant ses choix, craignant les menaces, éprouvant sa solitude. « Fille inconnue » à sa manière derrière sa profession, elle transmet si bien sa culpabilité qu’autour d’elle se met en place un ballet social à son tour culpabilisant, où l’idée d’un « carré des indigents » deviendrait à juste titre insupportable. On retrouve donc aussi le savoir-faire des Dardenne pour dessiner une impeccable critique sociale et morale, et diriger leurs acteurs tout aussi impeccablement. Seulement, en dépit de son rythme et de la force de certaines scènes, cette variation sur le même thème souffre peut-être d’un classicisme… maison.

Le ciel attendra

« Liberté de conscience ou conscience capturée ? » Que vivent les adolescents touchés par le religieux ? Le questionnement parcourt tout le film de Marie-Castille Mention-Schaar. A travers l’histoire croisée de deux familles confrontées à la radicalisation de leurs enfants, la réalisatrice pose un regard juste et pertinent sur l’embrigadement des jeunes au djihad.

D’un côté, une maman cherche à retrouver sa fille partie en Syrie, quitte à y aller elle-même. De l’autre, une famille tente de renouer avec leur fille rattrapée, elle, à l’aéroport, alors qu’elle était sur le départ via Istanbul. Au milieu, une spécialiste, Dounia Bouzar elle-même, s’attelle à démêler l’écheveau formé dans ces jeunes esprits par les recruteurs islamistes sur le web. Aucun point de vue n’est négligé : les errements et les douleurs de la mère incarnée par la formidable Clotilde Coureau, la tension et l’incompréhension du couple qui a récupéré sa fille aînée de justesse ; et tandis que cette adolescente rageuse et effrayée parvient peu à peu à se retrouver, cette autre se transforme petit à petit pour s’éloigner inexorablement d’une vie d’ado jusqu’alors tout à fait normale.

Chaque scène fait sens, et fait frémir. Car comme le dit l’un des personnages, on ne sait pas ce qui se passe dans la tête de nos enfants. Et les questions restent ouvertes. Brillamment interprété tant par les adultes que par les deux jeunes actrices, le film bénéficie d’un scénario soigné et d’un montage qui évite le récit linéaire, pour ne pas desservir un sujet si périlleux. C’est là du vrai cinéma, alarmant certes, nécessaire donc, mais où l’optimisme l’emporte : le ciel attendra !

Juste la fin du monde

Ah qu’il est beau, Louis ! Sous les traits de Gaspard Ulliel, le personnage central de Juste la fin du monde illumine le film. Après douze ans d’absence, il rend visite aux siens : sa mère, sa petite sœur, son grand frère et l’épouse de ce dernier. Il est porteur d’une mauvaise nouvelle, qu’il n’arrive pas à énoncer. On s’attache immédiatement à sa présence, à ses silences, à son regard. L’alter ego sublimé du dramaturge Jean-Luc Lagarce, dont la pièce éponyme est ici portée à l’écran par Xavier Dolan, est pour ainsi dire le seul, hélas, qui nous touche véritablement.

Avec cette adaptation, Dolan, grand gamin doué du cinéma récompensé à Cannes, n’a pas choisi la facilité tant l’écriture de Lagarce est théâtrale. C’est là le principal tort, en fait, du film : pour ceux qui connaissent la pièce de théâtre, les choix esthétiques, disons-le franchement criards, portent à la caricature gênante des personnages sensés représenter bien au contraire les « gens normaux », ceux qui n’ont « rien d’extraordinaire » (devaient-ils forcément avoir mauvais goût ?). La famille avec laquelle Louis l’artiste homosexuel ne partage rien, le lui rend bien. Elle se trouve tout aussi désemparée face à lui et à son univers. Le monde de l’enfance et du passé commun s’est scindé en vies douloureusement irréconciliables.

Mais le trait est bien trop forcé, tant sur les costumes, les décors que sur les plans serrés à répétition, pour signifier ce qui dans le texte est, à coups d’hésitations verbales, limpide et subtil. Ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Lagarce n’en seront peut-être nullement gênés et apprécieront la distribution épatante. Pour les autres… et pour tout spectateur, on aurait aimé être bien plus ému, voire bouleversé par ce drame universel qu’est la réunion de famille.