Le ciel attendra

« Liberté de conscience ou conscience capturée ? » Que vivent les adolescents touchés par le religieux ? Le questionnement parcourt tout le film de Marie-Castille Mention-Schaar. A travers l’histoire croisée de deux familles confrontées à la radicalisation de leurs enfants, la réalisatrice pose un regard juste et pertinent sur l’embrigadement des jeunes au djihad.

D’un côté, une maman cherche à retrouver sa fille partie en Syrie, quitte à y aller elle-même. De l’autre, une famille tente de renouer avec leur fille rattrapée, elle, à l’aéroport, alors qu’elle était sur le départ via Istanbul. Au milieu, une spécialiste, Dounia Bouzar elle-même, s’attelle à démêler l’écheveau formé dans ces jeunes esprits par les recruteurs islamistes sur le web. Aucun point de vue n’est négligé : les errements et les douleurs de la mère incarnée par la formidable Clotilde Coureau, la tension et l’incompréhension du couple qui a récupéré sa fille aînée de justesse ; et tandis que cette adolescente rageuse et effrayée parvient peu à peu à se retrouver, cette autre se transforme petit à petit pour s’éloigner inexorablement d’une vie d’ado jusqu’alors tout à fait normale.

Chaque scène fait sens, et fait frémir. Car comme le dit l’un des personnages, on ne sait pas ce qui se passe dans la tête de nos enfants. Et les questions restent ouvertes. Brillamment interprété tant par les adultes que par les deux jeunes actrices, le film bénéficie d’un scénario soigné et d’un montage qui évite le récit linéaire, pour ne pas desservir un sujet si périlleux. C’est là du vrai cinéma, alarmant certes, nécessaire donc, mais où l’optimisme l’emporte : le ciel attendra !

Juste la fin du monde

Ah qu’il est beau, Louis ! Sous les traits de Gaspard Ulliel, le personnage central de Juste la fin du monde illumine le film. Après douze ans d’absence, il rend visite aux siens : sa mère, sa petite sœur, son grand frère et l’épouse de ce dernier. Il est porteur d’une mauvaise nouvelle, qu’il n’arrive pas à énoncer. On s’attache immédiatement à sa présence, à ses silences, à son regard. L’alter ego sublimé du dramaturge Jean-Luc Lagarce, dont la pièce éponyme est ici portée à l’écran par Xavier Dolan, est pour ainsi dire le seul, hélas, qui nous touche véritablement.

Avec cette adaptation, Dolan, grand gamin doué du cinéma récompensé à Cannes, n’a pas choisi la facilité tant l’écriture de Lagarce est théâtrale. C’est là le principal tort, en fait, du film : pour ceux qui connaissent la pièce de théâtre, les choix esthétiques, disons-le franchement criards, portent à la caricature gênante des personnages sensés représenter bien au contraire les « gens normaux », ceux qui n’ont « rien d’extraordinaire » (devaient-ils forcément avoir mauvais goût ?). La famille avec laquelle Louis l’artiste homosexuel ne partage rien, le lui rend bien. Elle se trouve tout aussi désemparée face à lui et à son univers. Le monde de l’enfance et du passé commun s’est scindé en vies douloureusement irréconciliables.

Mais le trait est bien trop forcé, tant sur les costumes, les décors que sur les plans serrés à répétition, pour signifier ce qui dans le texte est, à coups d’hésitations verbales, limpide et subtil. Ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Lagarce n’en seront peut-être nullement gênés et apprécieront la distribution épatante. Pour les autres… et pour tout spectateur, on aurait aimé être bien plus ému, voire bouleversé par ce drame universel qu’est la réunion de famille.